les choses se passent

Publié le par - iris -

Les choses se passent un peu comme ça, sans qu'on y pense, sans qu'on en soit vraiment acteurs, à peine certaines nous effleurent et des avions saturent le ciel, des trains à vapeurs nous emportent alors même que nous restons assis, couchés ou debout sous les branches d'un cerisier en fleurs fanées, ou dans les jambes d'un saule pleureur, à ne rien faire que respirer l'air qui déplace les abeilles.

Les choses se passent quoiqu'on en dise, et la plupart même nous ignorent, à l'autre bout de l'univers, dans d'autres corps elles se blottissent, pour d'autres regards elles paradent, des fées dans des robes en dentelles, des cils courbés sous des ombrelles, des tubes en couleurs qui clignotent et des avions saturent le ciel sauf qu'ils ont la tête à l'envers et encore des trains électriques qui loin de nos mains les entrainent alors même que nous rions, assis, debout, ou allongés sur des dunes ou dans des cratères, à ne rien vouloir d'autre que vivre plusieurs années en une journée.

Les choses commencent parfois comme ça, on avale une cuillère de temps, chaque matin à la vieille aurore, quand les chiffres nous délivrent d'un pays lointain sans horloge, où les choses existent autrement, avec des explosions de dents, des attentes ininterrompues au milieu de champs de betteraves et des avions qui rayent le sol, creusent des tunnels en enfer, les voyageurs embrassent des anges et les trains planent au dessus des mouettes, ils n'emportent plus rien ni personne que la face cachée de nos songes.

Les choses commencent partout pourtant, entre des cuisses, entre des mains, on glisse des ténèbres au grand jour, de l'eau tiède à l'air saturé où s'éloignent sans cesse des avions invisibles à notre conscience et pareils à ces passagers nous embarquons pour un voyage que nous ne pouvons pas penser, des besoins qu'on ne sait pas combler, des désirs fous qui nous façonnent, des baisers qu'on apprend à rendre, des espoirs à multiplier et des mots qu'on répète en vain, des phrases qu'on invente et qui réciproquement deviennent, avant même d'être prononcées, notre unique raison d'être un monde.

Les choses recommencent comme ça, partout tout le temps au même instant les mêmes histoires naissent et meurent, d'autres destins dont on ne sait rien et qui s'éteindront avec nous, sans même nous laisser une trace, ni aucun sens à emporter, où s'en vont-elles ces choses qui passent derrière les fenêtres allumées, à l'intérieur des portes blindées, sous la mer ou au cœur des pages, à l'intérieur des inconnus, nous cherchons à les contempler mais leur présence est un mystère, leur destination un silence, et nous restons les pieds sur terre, dans l'ombre effacée d'une lune, seuls et pourtant innombrables, les yeux dans les cieux, nous ne voyons rien que des étoiles et des avions qui rayent le ciel, toujours curieux et ignorants des vies qui jamais ne s'envolent.

Les choses trépassent aussi comme ça à la fin d'un livre d'images, l'écran d'ordinateur s'étouffe et avec lui le ronflement d'un gros ventilateur. Silence. On sait qu'ailleurs des ambulances emportent des corps en sursis, que des derniers soupirs s'exhalent, que des chiens se font écraser, les ampoules grillent, les papillons aussi, des cheveux tombent dans les baignoires, des lettres d'amour se consument avant d'avoir été tracées, et les avions encore s'effondrent, piquent du nez dans nos mémoires, pendant que sur un quai de brume nous regardons partir les trains et qu'autre part, plus loin ou non, un enfant vient cueillir des choses…

Frank Zerbib

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