histoire vraie (paru dans Charlie Hebdo, mai 2005)

Publié le par - iris -

Je suis né de gauche. Enfant je dessinais des bites sur le visage de Giscard. Dans mon cerveau brouillon, être de gauche, c'était simple comme La guerre des étoiles: les gentils communistes se battent contre les méchants capitalistes. J'étais du bon côté de la Force.

Je suis aussi né juif. Enfin, c'est ce que disait mon père, qui comme tout bon coco, était athée militant. C'était un peu moins simple à comprendre: autant je me sentais bien dans le costume du gentil de gauche, autant juif, c'était pas trop à la mode. J'étais pas super partant pour faire partie des squelettes qui montent dans le train.
Malgré tout chaque fois qu'un gamin blaguait sur les fours crématoires, j'avais du mal à ne pas rire _de mon étoile_ jaune. Ado, à la récré, je n'avais aucun problème à brandir l'étendard communiste, le poing tendu des damnés de la terre, justicier de l'espace, ça j'en étais fier, délégué de classe, je menais les grèves. Par contre mon bagage juif, je l'oubliais régulièrement sous le matelas du lit de ma chambre à gaz.

D'un coup j'ai eu vingt ans. Moins communiste mais toujours militant, enragé, engagé, de toutes les manifs, contre toutes les injustices: antilibéral, anticlérical, anti-Front national, anti- puis altermondial, j'avais pris le pack complet pour les débats en -al de fin de soirée et je trouvais ma lutte très classe
Quelque part je devais encore être un peu juif, au bout du couloir, le dimanche entre midi et deux, mais je n'y pensais jamais.
Le lendemain j'ai eu vingt-cinq ans. Dans un cortège à la mémoire de Brahim, un super pote m'a regardé dans les yeux en beuglant: "A bas Israël!" J'ai opiné du chef, en plissant quand même un peu les sourcils comme devant un truc nouveau dans une vitrine. Jour après jour, de plus en plus de potes m'ont tendu des tracts avec des slogans tout neufs: "On est tous des Palestiniens!", "Le sionisme est un fléau!", etc. Moi, comme j'avais pris tout le pack de gauche chez le marchand d'idées reçues, j'ai adhéré au discours et récité la leçon.

Jusqu'au moment où une ombre m'a dit: "Aujourd'hui y'a plus que les juifs pour défendre Israël!"
J'ai cligné de l'œil. Un doigt en est sorti. Puis une larme. J’ai senti le vent qui tournait, sale et puissant, dans le dos d’une pensée unique.
J’ai pris un Spasfon, mon courage à deux main, et j’ai questionné mes camarades.
Le premier m’a dit: “T’es parano, on a rien contre les juifs puisqu’on en à dans nos manifs!”
Un autre: “Israël on veut pas le détruire, de toute façon on pourrait pas, vu que les Etats-Unis sont derrière!”
Une autre: “Les juifs dès qu’on les critique, ils nous balancent la Shoah, alors que c’est eux qui se comportent comme des nazis!”
La même: "On va pas rester scotché toute notre vie sur un point de détail!” (lapsus véridique).
J’aurais besoin de tout un Charlie pour me faire l’écho de cette unanimité de gauche.
J’ai changé d’avis: je n’étais plus pro-Palestinien. Je n'etais toujours pas pro-Israelien. J’étais toujours de gauche mais complètement “La Paix maintenant!”. C’était la meilleure façon de cumuler mes idéaux zapatistes et ma compréhension du sionisme.
Comme toutes les histoires, la mienne a une fin. Un soir que j’essayais d’exprimer mon nouveau point de vue à un ami altermondialiste, il me mit la main sur l’épaule et murmura d’un ton plein de compassion: “Tu sais Franckie, dans ce débat tu as tort de mettre en avant ton identité.”
J’ai ravalé ma salive.
Mon cas était réglé.
Je n’étais plus de gauche.
Juste un juif.

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léa 13/01/2009 15:33

très très très bon texte. et tellement approprié.