de la peur (et autres bébés)

Publié le par - iris -


Nous avons tous, quelque part sous la peau, tatoué nos terreurs.

Nos peurs ont des desseins que nous ne contrôlons pas ; elles obéissent à des logiques qui nous paraissent irrationnelles et s'organisent à leur façon, selon des schémas mystérieux, gravés malgré nous dans nos êtres par des souvenirs inconscients. Nous transportons ces étrangères comme des passagères clandestines, endormies la plupart du temps, mais prêtes à prendre les commandes au premier signe de faiblesse, quand un évènement extérieur vient par hasard nous secouer et arracher dans nos cerveaux les vieilles goupilles de la mémoire.

Enfant, pareils à l'imagination, ces sursauts souvent nous débordent, et il ne faut pas grand-chose pour que nos estomacs paniquent, une lumière éteinte, un escalier qui grince, une image captée de loin, dans une télévision ou par les vitres d'une voiture, vision qui peut nous sembler sur l'instant fugitive ou inoffensive mais qui plus tard et sans raison, revient nous hanter dans le noir, fantôme gazeux et obsédant que nous ne pouvons pas maîtriser et qui s'incruste dans une boucle de cauchemar éveillé, terrible.

Avec le temps, oui, tout s'en va, enfin disons que ça se calme, et l'on apprend à moins rêver, à renforcer notre raison, et peu à peu, de loin en loin, nous remportons ces combats qui nous semblaient perdus d'avance, les monstres disparaissent des coffres, les vampires restent dans l'écran, et les ténèbres aussi se vident de leurs sorcières et de leurs cris. Les diables retournent dans leur boîte, loin au fond de nos petites têtes blondes, et se blottissent avec nos peurs, en attendant une meilleure heure. Ce n'est pas vraiment que nous devenons insensibles, ni que nous ne craignons plus rien mais nos terreurs changent de visage, elles se font plus habituelles, plus banales, et s'appuient sur d'autres béquilles, quotidiennes et moins oniriques. Nous craignons pour nos emplois, pour nos histoires d'amour, pour notre avenir ou pour la planète, des peurs bien plus normalisées, presque domptées, et que l'on entretient avec une certaine lassitude pour lutter contre l'habitude.

C'est notre condition d'adulte que de savoir faire taire les loups qui hurlent au seuil de notre enfance, et même si parfois, nous tremblons encore dans le noir, nous avons oublié pourquoi et ne le répétons à personne. Ensemble, après avoir grandi, nous taisons nos enfers secrets, enterrons nos frissons d'horreur, nos peurs gamines et solitaires, pour nous retrouver en société, à débattre sur des sujets graves pour l'avenir de l'humanité.

La dernière peur vraiment personnelle que l'on s'autorise à partager porte un nom presque trop commun : La phobie. Tout le monde ou presque en possède une ce qui est vraiment bien pratique pour ne pas frissonner tout seul, tout en restant original. La phobie, c'est comme les briquets : une seule fonction originelle mais une infinité de modèles. Araignées, souris, vers de terre, avions, eau, vide, foule, pièce fermée, on aurait plus vite fait de compter nos neurones avec les doigts que de vouloir clore cette liste.

Loin de moi l'idée de ridiculiser la phobie en tant que source légitime de peur socialisable, car j'avoue qu'elle remplit son rôle : nous pouvons nous y abriter, comme dans la maison en brique du dernier des petits cochons, pour condenser toutes nos terreurs muettes dans une seule angoisse exprimable.

C'est vrai, personne ne vous regardera de haut si vous osez dire que vous avez le vertige. Si vous flippez des mouches personne ne la prendra et personne, ou presque, ne vous jugera fondamentalement raciste si vous avouez l'air désolé votre peur bleue du noir. La phobie reste donc, dans la limite du raisonnable, une appréhension acceptable.

En ce qui me concerne, et malgré le ton léger et légèrement cynique des quelques lignes précédentes - qui j'en conviens pourrait me donner l'air de ne pas savoir de quoi je parle et de traiter par dessus la jambe un sujet on ne peut plus sérieux - je ne suis pas mieux loti qu'un autre à ce propos. J'ai, moi aussi, une phobie incontrôlable qui m'handicape au quotidien et dont j'aimerais pouvoir me soulager sous vos yeux, si vous avez encore assez de patience pour m'accorder votre indulgence.

Car il se trouve que cette peur n'est pas vraiment à mon honneur, et que je risque fort non seulement de vous décevoir mais aussi de provoquer chez vous une réaction instinctive de rejet voire même, et j'en suis désolé d'avance, de dégoût incompréhensible.

J'aurais, croyez le bien, grandement préféré vous avouer une terreur plus formatée et sans doute plus au goût du jour, mais je ne peux pas me résoudre à déformer la vérité juste pour me faire bien voir des derniers lecteurs qui me restent à cette heure.

Disons donc qu'au point où j'en suis, je n'ai plus grand-chose à perdre à vous épargner cette épreuve.  

J'ai peur des bébés.

Bien sûr, j'entends déjà vos rires moqueurs, vos sifflets, vos huées et je vois tous vos doigts qui se dressent, accusateurs et bouleversés, et vos regards qui me méprisent, vos crachats qui me noient de honte. Vous me criez dans les tympans, salaud, sans coeur, espèce de connard insensible, il n'y a rien au monde de plus mignon, rien de plus tendre, rien de plus inoffensif et fragile qu'un bébé ! Et moi, brisé sous le poids de vos brimades, j'ose encore relever la tête et hurler par delà vos cris sous le jet des pierres dont vous me lapidez le visage : Oui les bébés sont des monstres, étranges et impitoyables, sans crainte et sans pitié ! Des choses bizarres remplis de morgue qui me scrutent de leurs petites orbites avec cette arrogance malsaine, cette espèce de sixième sens, cette faculté à me percer à jour, à traverser mon crâne, sans rien dire, comme pour tester mon existence. Et lorsqu'ils me fixent comme ça, sans sourciller d'un poil, ni trembler d'un cheveu, quand ils m'observent sur leurs chaises ou dans les bras de leurs parents, c'est comme si je me retrouvais tout nu et en direct sur toutes les chaînes de télé du monde, que l'univers entier pouvait pénétrer à l'intérieur de moi, pour disséquer mes pires secrets. Un bébé sait tout, tous mes souvenirs, toutes mes faiblesses, tous mes défauts lui sautent aux yeux, et c'est comme un miroir pour l'âme, qui me déforme et me renvoie en plein dans le coeur mes doutes et toutes ces peurs d'enfants, tous ces cauchemars que j'avais refoulé, toutes ces horreurs que je cachais, il les repère immédiatement, grâce à son radar de pureté, et j'aperçois ma cruauté, ma vieillesse, mes mesquineries, mes mensonges, mes manipulations bref, tout ce que je voulais cacher, aux autres et à moi-même, tout ce que j'avais appris à feindre avec des postures et des mots, mon armure sociale, le bébé l'explose direct, d'un coup d'œil, et je pars en lambeaux.

C'est l'instant le plus pénible de mon existence, le défi le plus insupportable, que d'être pendu à ses yeux, en sursis, en attente de son jugement dernier, car il me fixe, en équilibre, et dans ma tête je le supplie, non, s'il te plaît, ne pleure pas maintenant, ne pleure pas à cause de moi, je ne suis pas si mauvais au fond, juste un adulte qui fait ce qu'il peut pour se donner l'air de comprendre, un type paumé entre deux âges et qui au fond ne rêve que de s'oublier. J'attends, pendu aux yeux de cette vie qui me connaît mieux que personne et, croyez le ou non, chaque fois, malgré mes suppliques intérieures, malgré mes sourires crispés, mes regards implorants, et même parfois les grimaces débiles que je tente pour le dérider, j'aperçois sa petite mâchoire qui commence d'abord par trembler, puis sa bouche se tord à l'envers comme de la pâte à modeler et elle convulse, la langue tordue et je sais ce qui va suivre, le cri de la mort, le hurlement et la cascade de grosses larmes qui va secouer tout son petit corps, pour me punir d'avoir grandi. Le bébé n'a aucune pitié et c'est toujours la même scène qui se répète et après ça ne rate jamais, tous les regards se tournent vers moi, les parents, les amis, les invités, et tous me dévisagent avec le même air méprisant, ou encore pire, compatissant. Qu'est-ce que t'as fait ? Qu'est-ce que t'as dit ? Et moi, je réponds rien, je vous jure, c'est lui qui a commencé, j'essaie de prouver mon innocence, mais contre un bébé de six mois, bien sûr que c'est perdu d'avance. Pour eux, tout est ma faute et d'un seul coup je ne suis plus moi, mais juste quelqu'un qu'on ne comprend pas, quelqu'un qu'on préfère éviter, le lépreux, le pestiféré : un type qui fait peur aux enfants. Et je m'en vais la tête basse, par la petite porte des damnés, avec tatoué sur le front l'empreinte indélébile de ma honte, ma peur paniquée des bébés…


Frank Zerbib


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